Sortez vos cahiers du jour et prenez un stylo à bille rouge. A six carreaux de la marge, tracez un trait de huit carreaux de long, puis une autre, identique, en comptant trois carreaux vers le bas. Prenez votre stylo bleu et, entre les deux traits, écrivez : Histoire.
Couleuvres et carabistouilles. Y en a beaucoup dans l'Histoire, comme vous allez vous en apercevoir dans la leçon d'aujourd'hui. Je vous rappelle qu'il faut que vous éteignez vos téléphones portables pendant la classe et que, si vous êtes sages, vous pourrez vous partager la cagnotte de 10.000 euros. Prêts ? On y va.
L'homme est debout et digne. Il est rond, rebondi. A dire vrai, vu de profil, il ressemblerait presque à un P majuscule si on lui enlevait la tête. Mais nous allons la lui laisser encore un peu, elle tombera bien assez tôt. Le dos légèrement cambré, il a la bedaine replète, genre cabine avancée, plantée de deux courtes jambes aux mollets galbés de mi-bas blancs et des souliers vernis à boucles rectangulaires d'or aux pieds. D'or également sont les fines et nombreuses broderies qui ornent son habit d'un jaune très pâle. Petit et rablé, mais pas comme François, pour tout dire, il semble un peu engoncé et l'on dirait qu'il s'est habillé dans les doubles rideaux d'une maison bourgeoise. Et pour finir, puisque nous lui avons laissé sa tête, celle-ci est emperruquée de blanc, un nœud de ruban noir liant l'arrière de la coiffure. Il est tranquille, calme, pensif, presque absent, immobile derrières les immenses fenêtres, à observer les jardins dont l'eau des fontaines scintille sous le soleil de juillet qui commence à peinse sa course descendante en cette fin d'après-midi.
Louis Croivébâton est comme songeur. Il y a dix minutes, le duc de Larochefoucault vient de lui annoncer la prise de la Bastille alors qu'il achevait de graisser les 7.642 serrures de Versailles après avoir remonté les 2.487 pendules du château. Pourtant ferru de combats de catch, le bon Louis se fait immédiatement la réflexion qu'il ne connait pas cette prise — sûrement une vicieuse clé au bras — mais que ça doit être un sacré truc à voir. C'est à cet instant qu'il s'est posté derrière les fenêtres, comme pour méditer. Puis, comme il semble que ces instants d'intense réflexion ont porté leurs fruits, il s'installe à son bureau et pose son royal postérieur sur le fauteuil Louis XVIII, ce qui est un peu prématuré mais tellement moderne, sort du tiroir un cahier de velin dont la liseuse est d'un cuir épais, trempe dans l'encrier de cristal sa plume d'oie et inscrit : "14 juillet 1789 : rien".
Voilà. Voilà ce que la canaille régicide, révoltée — non sire, révolutionnée — a voulu nous faire croire, afin de nous dépeindre ce pauvre Loulou comme un roi complètement désintéressé des préoccupations de son peuple. Sauf que, hein, c'est pas ça du tout.
D'abord, un roi, ça tient pas de journal. Et pis même. Si qu'il en tiendrait un, ça tient pas. Parce que — je parlais de téléphone portable tout à l'heure — ben y n'en navet pas, un iPhone, Croivébâton, à l'époque. Et que comme il contemplait les jardins de Lenôtre, en ce radieux été de Versailles, le fameux duc de Larochefoucault n'est venu ne lui annoncé le coup de la Bastille que quand ça lui est lui même arrivé aux oreilles, c'est à dire le lendemain matin, le temps que l'info fasse le trajet. Dans ce cas, on le voit mal écrire un journal à rebours d'une journée, le Loulou. Cette date, suivie de ce "rien", il les a bien écrits cependant. Mais pas dans un journal, que donc je viens de vous dire qu'il en écrivait pas. C'était dans un carnet. Un carnet de chasse, comme encore de nos jours les chasseurs (je le sais, mon futur ex beau-père en tient un) remplissent consciencieusement. Loulou fait la chasse. Loulou a un carnet. Et manifestement, l'avait pas les yeux en face des trous du viseur du fusil le 14 juillet. Et l'a rien tiré. Alors, sur son carnet de chasse, ce jour là, après la date, il a écrit : "rien". Ce qui voulait dire : j'ai été nul, j'ai pas occis le moindre faisan, ni sanglier, veau, vache, cochon, merde, qu'est-ce qu'on va manger à midi, et ne traduisait donc pas comme une sorte de mépris vis à vis des événements du jour. Donc c'est bien ce que je dis, c'est du traficotage d'information.
La semaine prochaine, nous tenterons de rétablir la vérité sur la réplique de Marie-Antoinette à je ne sais plus qui lui annonçant que le peuple n'avait plus de pain pour manger et qui donc aurait alors répondu : "Qu'il mange de la brioche !" alors qu'en fait, elle a dit : "Ben, z'ont qu'à se ronger les ongles."
Fermez vos cahiers. Vous pouvez aller à la cantine, dans le calme si possible. Au menu, je crois que c'est salade d'ongles et pâté de tête, mais je peux me tromper.
A tout à l'heure.





Commentaires